Pourquoi le premier album de Lysistrata est l’un des grands disques de l’année

Chronique

Enregistré au studio Black Box à Angers, The Thread, le tant attendu premier album de Lysistrata débarque ce 20 octobre, chez Vicious Circle. Ne faisons pas durer le suspense plus longtemps : le résultat dépasse à nouveau nos espérances.

Méconnu il y a encore un an de cela, le lauréat du Prix Ricard S.A Live Music est aujourd’hui en France l’un des plus beaux fer de lance du rock à vocations noise et hardcore. Après l’EP Pale Blue Skin produit par nos soins en mai dernier, qui telle une déclaration d’intention, exposait déjà le plan de bataille de Lysistrata pour conquérir le monde, le groupe s’impose avec un premier album aux morceaux tonitruants où l’on retrouve les déjà classiques « Sugar and Anxiety » et « Asylum », ainsi que quatre nouveaux titres (et quels nouveaux titres !) et un interlude.

Notre session avec le groupe pour le titre « Sugar and Anxiety »

Tout débute avec « The Thread » : un larsen et au bout de quinze secondes un premier climax porté par cette impression durable d’écouter At The Drive-In faire du math-rock, technicité et énergie se mélangeant comme chez les plus grands groupes énervés, Converge et Dillinger Escape Plan en tête. Ce qu’il se passe ensuite est indescriptible : non seulement Lysistrata provoque un tourbillon de riffs qui font tourner la tête, mais surtout il impose un niveau de maturité dans le son et dans les compositions qui le place directement au même niveau que les formations phares du genre.

Si ceux qui ont déjà vu Lysistrata sur scène s’attendaient à un tel niveau de puissance, la première grosse surprise du disque provient du chant. Chaque membre du trio – Théo Guéneau à la guitare, Max Roy à la basse, et Ben Amos Cooper à la batterie – est également chanteur, et là l’évolution est nette : alors que les vocaux constituaient parfois la seule faiblesse du groupe, on se retrouve maintenant avec un chant qui harangue, qui varie, qui surprend, et qui surtout ajoute une dynamique supplémentaire aux interactions guitare/basse/batterie. Là encore, on pense à At The Drive-In, mais aussi à Refused, Fugazi et même à Foals, lorsque l’ensemble produit une pop saccadée.

Photo par Rod Maurice

Les morceaux sont toujours aussi longs, dévoilant une narration musicale à tiroir, où chaque idée mélodique va au choix progresser, gagner en intensité, muter, chuter, se volatiliser, réapparaître plus tard sous une forme différente, comme c’est le cas sur « Answer Machine ». Quand Lysistrata commence à répéter en boucle « They’re coming with their knives, they’re coming with their knives, Hide, Hide, They’ll bury you alive, They’ll bury you alive » lors de la longue montée en puissance de « Reconsiliation », on se croirait presque dans le « Killing in the Name » de Rage Against The Machine, mais un « Killing in the Name » dont on n’aurait gardé que l’intro et la violente outro.

Pourtant Lysistrata ne sombre jamais dans le cliché du groupe qui s’amuse à déstabiliser l’auditeur et à lui faire perdre tous ses repères, au point que la performance prenne le pas sur la recherche mélodique. Si Lysistrata ne cesse de dérouter l’auditeur, ce n’est pas pour le perdre, mais pour l’emmener vers de nouveaux sommets émotionnels. « The Boy Who Stood Above The Earth », le dernier titre de l’album qui dure pas loin de douze minutes, illustre parfaitement cette manière de susciter l’émotion au sein de la flamboyance des développements. Ça commence avec une voix off, comme chez les Franciscanais de From Monument to Masses, avant d’alterner entre pop et envolées post-rock dignes de Godspeed You! Black Emperor.

Photo par Max Chill

Derrière l’énergie, il y a une quête d’une cohérence et d’une beauté esthétique qui fait plaisir à voir chez un groupe dont la moyenne d’âge tourne autour de 20 ans. Là où de nombreux groupes cherchent à s’imposer en enregistrant leur premier album avec un producteur de renom, les membres de Lysistrata, eux, se sont tournés vers Michel Toledo, leur ingénieur du son en concert qui les accompagne en tournée et les connaît mieux que quiconque. Le groupe est toujours à la recherche du plus parfait des équilibres, entre professionnalisme et spontanéité, entre technicité et pur plaisir de l’instant. C’est cela qui leur permet de générer cette impression d’écouter à la fois l’un des plus grands groupes actuels, et, en même temps, un groupe qui pourrait être celui de notre voisin, de notre meilleur pote, ou d’un ancien camarade de lycée. Autre élément qui renforce cette sensation : l’album a été enregistré en prise live, sur bande, restituant ainsi toute l’énergie et l’impulsivité du groupe, sans même user des artifices de post-production, alors qu’à l’écoute l’attention ne cesse d’être attirée par la maîtrise et la perfection qui se dégage de l’ensemble.

Proximité émotionnelle et exigence technique sont les deux qualificatifs qui correspondent le mieux à ce The Thread ; deux notions, aussi évidentes qu’essentielles, mais que de nombreuses formations éludent aujourd’hui. Bourré de talent, épris de liberté et de joie de vivre, tout en offrant une proposition artistique complète et complexe, ce premier album de Lysistrata est plus qu’une confirmation : c’est tout bonnement un de nos disques préférés de l’année.

Notre année avec Lysistrata
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